ASM Tunis

L’Association de sauvegarde de la médina de Tunis

Au début des années 1960, il était devenu évident aux yeux des spécialistes en Europe et en région méditerranéenne que la protection du patrimoine bâti n’était plus uniquement une affaire de restauration d’édifices monumentaux mais plutôt un processus qui impliquerait une prise en charge du tissu urbain historique entier. Sous l’impact de mesures législatives innovatrices, telle la Loi Malraux en France, une nouvelle approche émergea : celle qui vise à traiter un tissu urbain de grande valeur patrimoniale en tant qu’entité complexe, nécessitant une  approche multidisciplinaire et par conséquent, des institutions capables d’agir de manière globale. Dans le cas de Tunis, un organisme fondé en 1967, l’Association de Sauvegarde de la Médina, devait jouer ce rôle d’acteur à facettes multiples. Quarante cinq ans plus tard, la création de l’ASM par la Municipalité de Tunis apparaît encore comme une mesure clairvoyante. Les questions débattues au sein de l’association à ses débuts – concernant le sens que pouvait avoir la Médina pour les citoyens et par rapport  aux  processus à l’œuvre du  déclin et du renouveau de l’environnement historique – restent aujourd’hui extrêmement pertinentes. Il est à souligner que, dans la région arabe, l’association était la première à traiter la conservation urbaine à partir d’une vision globale; sa structure et ses stratégies ont été beaucoup étudiées et commentées aussi  bien en Tunisie qu’à l’étranger.

L’impact de l’ASM, dans les années suivant sa création,  a été important à plusieurs égards. Tout d’abord, l’association a été un acteur créatif au niveau de la planification urbaine. La Médina, ville millénaire, a vu sa valeur – en tant qu’artefact matériel et tissu social – admise. Son importance en tant qu’ensemble historique traditionnel unique a été reconnue grâce au plaidoyer développé par l’association. La petite phrase accusatrice appliquée à la vieille ville après l’Indépendance en 1956, la qualifiant de  « lieu de tous les archaïsmes » a disparu des discours. Après tout, d’une certaine manière, la Médina avait incarné l’identité tunisienne pendant toute la période coloniale.

Il était cependant  à craindre, aux années 1960, que la Médina de Tunis, à l’instar d’autres villes historiques au Maghreb et au Moyen-Orient, ne prenne le chemin d’un déclin irréversible. Les infrastructures  étaient en grande partie vétustes, le nombre de logements insalubres augmentait et la part de la population vivant dans la précarité grimpait. Une seule solution semblait possible, celle de la démolition-reconstruction de la plus grande partie du centre historique. Les technocrates envisageaient des avenues d’immeubles traversant la Médina en rangs serrés ; pour de nombreux politiciens, des quartiers inaccessibles à la voiture relevaient tout simplement du sous-développement. Comme un arbre malade, la Médina semblait destinée à développer un cas sévère de rouille urbaine. Les vieilles familles quittaient leurs demeures ancestrales pour des résidences somme toute plus confortables dans les nouvelles banlieues. La population étrangère, elle aussi, partait et des familles d’origine rurale avec peu de moyens s’entassaient dans les petits immeubles et les maisons traditionnelles à cour, faisant fi de tous les risques liés à l’insalubrité et au manque d’entretien. Tel était le contexte dans lequel  a été créée l’ASM vers la fin des années 1960. Plusieurs événements  spécifiques – notamment des interventions urbaines majeures décidées à haut niveau – avaient fait évoluer la manière d’envisager les interventions dans la vieille ville. La fin des années 1950 était une période de démolitions dans la Médina, en particulier à la Kasbah,  dans le quartier de la Hafsia  et au niveau des remparts et des portes de la ville. Il s’agissait de moderniser la capitale, pensait-on ! Un concours d’idées international a été organisé en 1959 pour imaginer une percée urbaine prolongeant la principale avenue de Tunis, de la ville européenne jusqu’à la place du Gouvernement. Un tel projet aurait abouti à la destruction de plusieurs hectares de bâti historique ainsi qu’à l’effacement de tout le contexte urbain du cœur spirituel de la capitale. Au début des années 1960, plusieurs pâtés de maisons ont été démolis dans le faubourg de Bab El Jazira pour créer la nouvelle avenue de Sidi El Béchir. Il s’ensuivit une vague de protestations. L’émotion reflétée dans la presse de l’époque était vive. Afin d’éviter un surcroit de problèmes, toute idée de continuer les travaux sur cette percée fut abandonnée. Cette amorce de grand projet urbain a eu néanmoins le mérite de révéler à quel point les habitants étaient attachés à la Médina  et de faire comprendre  aux politiciens à quel point ils ignoraient la vie de ces quartiers populaires.

Il était clair que la Municipalité avait besoin d’une agence multidisciplinaire capable d’analyser la Médina et ses conditions de vie. Cette organisation, l’ASM, fut créée en 1967. Sa mission initiale se résumait à la collecte et l’analyse de données relatives au vieux centre. D’énormes changements avaient eu lieu depuis l’Indépendance et les décideurs n’avaient aucune vision globale de la situation. La démolition/reconstruction à grande échelle étant définitivement écartée comme moyen d’intervention, la sauvegarde du tissu urbain historique dans toute sa diversité architecturale, culturelle et économique fut considérée comme la meilleure approche.

Dans la trajectoire de l’ASM, on peut identifier une première phase allant de 1967 à 1975. Lors de cette période, l’association s’enracina dans la Médina et devint un interlocuteur incontournable pour toute question concernant la vieille ville. A la fin des années 1960, l’intérêt de l’Unesco se porta à la sauvegarde du site archéologique de Carthage. Grâce à un plaidoyer efficace développé par l’ASM, cet intérêt fut également étendu au vieux Tunis et le projet de l’Unesco fut renommé le Projet Tunis-Carthage. Ainsi, des études en Médina ont pu bénéficier de financements internationaux. De jeunes professionnels tunisiens en début de carrière – architectes, urbanistes, sociologues, photographes ou archivistes – ont pu recevoir, dans le cadre de l’association, une formation appliquée à la conservation urbaine. Une grande maison à cour construite au début du XIXe siècle ayant été acquise par la Municipalité et réhabilitée avec soin pour servir de locaux à la nouvelle association, l’équipe composée de tunisiens et d’experts étrangers y aménagea un atelier d’architecture, des bureaux, un laboratoire photographique, des salles de réunion et une bibliothèque. Plusieurs projets pilotes ont été lancés pour démontrer l’impact important que pouvait avoir cette nouvelle institution. Au niveau des interventions sur le terrain, le premier projet d’envergure a été un projet de réaménagement intégré pour les terrains en friche du quartier de la Hafsia : un tronçon démoli des souks fut reconstruit et on lança une première opération d’habitat social.

Entre 1975 et 1980, les activités de l’ASM marquèrent le pas. Cependant, les questions soulevées par l’association – comment gérer la conservation d’un ensemble urbain historique tout en réalisant des projets d’envergure  sociale – étaient trop importantes pour être laissées longtemps de côté.  Le concept sous-tendant la stratégie de sauvegarde- un environnement culturel et patrimonial mis en valeur peut représenter un moteur pour le développement durable – était également une idée attractive pour les autorités municipales. Il s’établit alors une relation de travail marquée par la confiance entre la Municipalité et l’ASM. L’association devint l’organisme de conservation spécialisé pour la Médina, fournissant  conseils,  formations et encadrement dans des domaines aussi divers que la restauration architecturale, l’aménagement urbain ou  la réhabilitation des logements. Elle fut même appelée à travailler de plus en plus sur des projets en dehors de son périmètre traditionnel d’intervention.

En 1980, la préparation du PACT (Plan d’aménagement de la Commune de Tunis), défini par le Code de l’Urbanisme, a fourni une nouvelle occasion pour reprendre les études élaborées par l’ASM sur la Médina et mettre leurs recommandations en œuvre. Au moment de l’élaboration du PACT, mission menée conjointement par la Municipalité de Tunis, le District de Tunis et la direction de l’aménagement du territoire du Ministère de l’Equipement et de l’Habitat, l’A.S.M. fut chargée de l’élaboration du règlement d’urbanisme spécifique à la Médina. Ce nouveau règlement devait constituer un cadre de cohérence dans lequel viendraient s’inscrire toutes les actions futures et devait, en attendant mieux, servir d’outil garantissant la sauvegarde du tissu urbain de la Médina. Le principe retenu était de considérer l’ensemble du site historique comme un ensemble homogène soumis à un règlement spécifique. Ce règlement distingue des sous-zones en fonction des spécificités morphologiques de la Médina. Il définit dans le détail les droits de construire mais reste insuffisant en ce qui concerne la gestion d’un tissu urbain historique où le moindre détail architectonique a son importance. Pour pallier ces lacunes, une procédure spéciale a été instituée afin d’optimaliser la connaissance du milieu acquise par l’A.S.M. Les dossiers de permis de bâtir déposés dans les arrondissements municipaux de la Médina, sont examinés pour avis par l’A.S.M. avant d’être soumis à la commission municipale élargie. Pour améliorer la qualité architecturale de certains projets présentés, l’A.S.M. a été amenée à fournir une assistance technique aux citoyens, notamment en ce qui concerne les façades.

En 1981, fut lancée une deuxième tranche du projet de réhabilitation et de rénovation du quartier de la Hafsia dont l’ASM réalisa les études globales. Il s’agissait essentiellement d’un projet de raccommodage urbain : la construction de nouveaux logements destinés à des ménages à faibles revenus, a été financée en partie par la vente de locaux commerciaux construits eux aussi dans le cadre du projet. C’était la première fois qu’un tel montage financier ait été adopté en Tunisie dans un quartier historique. Ce projet, souvent cité en exemple, reçut, comme pour la première tranche, un prix Aga Khan d’architecture.

A la fin des années 1980, la médina était envisagée d’une manière beaucoup plus favorable aussi bien par les décideurs que par ses usagers. Nul doute que les activités de l’ASM avaient largement contribué à cette évolution des esprits. Un nombre signifiant d’édifices historiques, principalement d’anciennes médersas, avaient été restaurées et reconverties à des nouvelles fonctions. Grâce aux programmes d’études, d’enquêtes et de relevés, la cité historique était beaucoup mieux connue.

Dans les années 1990,  le champ d’activités de l’ASM continua  à s’étendre, au même titre que son influence. La clé de sa réussite réside certainement dans une collaboration serrée avec la Municipalité de Tunis et d’autres institutions officielles. Cette décennie vit l’ASM participer à la réalisation d’un projet conçu pour résoudre la question de l’habitat insalubre et sur-densifié  en Médina. A Tunis, dans le jargon urbanistique, on qualifie les vieilles maisons louées à la pièce aux ménages précaires d’oukalas, d’où l’appellation Projet Oukalas. En plus de l’amélioration de la qualité du logement en Médina, une des retombées de cette opération fut la mise en place d’un programme de prêts à faible taux d’intérêt destinés aux propriétaires occupants, désireux de réhabiliter leurs maisons dans le centre historique.

Les années 1990 virent, également, l’ASM de plus en plus impliquée dans des projets architecturaux et urbains en dehors de la Médina. Il est à souligner que les quartiers centraux de Tunis ainsi que certaines banlieues, aménagés essentiellement entre 1800 et 1950, comprennent un nombre considérable d’édifices publics, d’immeubles et de villas de grand intérêt architectural et historique. L’ASM rédigea en 1994 un rapport concernant le centre ville intitulé Tunis du XXIe siècle. Ce document préconisa une approche intégrée  pour le centre-ville, prenant en compte les facteurs culturels, économiques et sociaux. Chargée par la Municipalité des études de réaménagement de l’artère principale de la ville européenne (avenues Habib Bourguiba et de France), appelée par les urbanistes « hyper-centre de Tunis », l’ASM élabora des solutions au niveau de la forme urbaine qui, mises en œuvre entre 2001 et 2006, transformèrent le centre-ville sur le plan qualitatif. Les effets d’entrainement furent considérables : de nouveaux commerces s’installèrent, des façades d’immeubles furent restaurées et les intérieurs des cafés réaménagés, en bref, « l’Avenue » devint le grand salon en plein air de la ville. En 2010, un quatrième prix Aga Khan de l’architecture est décerné à la Municipalité et à l’équipe de l’ASM pour ce travail de grande ampleur qui continue à bénéficier aussi bien  aux  citoyens de Tunis qu’aux visiteurs de la Capitale.

Avec les années, l’ASM a été amenée à jouer plusieurs rôles. Institution de référence en Tunisie au niveau de la conservation urbaine, elle fournit conseils techniques et expertise acquise par une longue pratique du terrain. Sa réussite est fondée sur le professionnalisme de son atelier d’architecture et d’urbanisme et de son équipe de travaux. Elle a su gagner la confiance des institutions grâce à la combinaison de plusieurs facteurs : tout en proposant des solutions appropriées et créatives aux problèmes des édifices et des environnements historiques, elle est capable de livrer les travaux à temps et de respecter les contraintes budgétaires. L’ASM a pu intervenir sur des bâtiments de toutes les périodes allant du XIe au XXe siècle. Elle a pu arracher à l’oubli des détails de grande qualité architecturale (on pense notamment au projet de restauration de la Grande Mosquée Zitouna et de ses environs immédiats) et elle a sauvé d’une démolition certaine de nombreux édifices allant des maisons à cour du XVIIe siècle aux édifices élégants du patrimoine récent, tel le Théâtre municipal de Tunis, joyau de l’architecture éclectique édifié en 1902.

Comment envisager la conservation urbaine après la Révolution du 14 Janvier 2011 ? Le patrimoine bâti, malgré les apparences, est extrêmement fragile. Dans un contexte économique caractérisé par la recherche de bénéfices immédiats, la tentation, dans de nombreux cas, est de démolir un bien immobilier en mauvais état plutôt que de le restaurer. Il en découle que la sauvegarde des villes historiques tunisiennes représente encore un souci pour les gestionnaires du patrimoine. La sauvegarde du patrimoine étant l’affaire de tous (État, communes, associations civiles et habitants), la sensibilisation de ces acteurs aux valeurs de la conservation et du patrimoine a une grande influence sur l’orientation des investissements et des options à prendre dans le domaine.  La Tunisie a la grande chance d’avoir un patrimoine architectural et urbain parmi les plus riches de la Méditerranée.